1921

Un travail de Boukharine récapitulant les acquis du marxisme. Il servira de manuel de formation de base aux militants communistes durant les années de construction des sections de l'Internationale Communiste.


La théorie du matérialisme historique

N.I. Boukharine

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L'équilibre entre les éléments de la société


38: La superstructure et ses formes.

Il est nécessaire que nous procédions maintenant à l'examen des autres côtés de la vie sociale. Nous avons devant nous les séries suivantes de phénomènes sociaux : la structure politique et sociale de la société (organisation de son pouvoir politique, de ses classes, des partis, etc...), les mœurs, les lois et la morale (les normes sociales, c'est-à-dire les règles de conduite des hommes) ; la science et la philosophie; la religion, l'art, et enfin le langage - moyen de communication entre les hommes. On appelle d'ordinaire tous ces phénomènes, sauf la structure politique et sociale de la société, « culture spirituelle ».

Le mot « culture » d'origine latine suppose l'action de «cultiver». La culture indique par conséquent tout ce qui est « l'œuvre de l'activité humaine », dans le sens large du mot, c'est-à-dire tout ce qui est produit d'une façon ou d'une autre par l'homme social. « La culture spirituelle » est aussi un produit de la vie sociale : elle est faite du processus vital général de la société. Aussi, pour la comprendre, est-il nécessaire de la présenter précisément comme une partie de ce processus vital général. Et, cependant certains savants bourgeois désirent, coûte que coûte, détacher cette « culture spirituelle » du processus vital de la société, c'est-à-dire la diviniser en réalité, faire d'elle une entité particulière, indépendante du corps et de l'esprit sans péché. Ainsi par exemple, Alfred Weber (La notion sociologique de la culture. Discussion au 2e Congrès sociologique allemand. Tübingen. Édition Mohr. 1913), qui appelle la croissance de la vie sociale, sa complexité et ses richesses, processus de la civilisation extérieure, écrit : « Mais nous sentons (!) maintenant que la culture est au-dessus de tout cela, que nous comprenons sous le nom d'évolution de la culture, quelque chose de tout à fait autre... Ce n'est que lorsque... la vie devient quelque chose qui se place au-dessus des nécessités et de l'utilité, que nous sommes en présence d'une culture » (pp. 10-11). En d'autres termes, la culture est une partie de la vie, mais elle n'est pas déterminée par « les nécessités et l'utilité de la vie », c'est-à-dire qu'elle est issue de la société sans être déterminée par elle. Il est évident qu'une telle conception conduit au divorce avec la science et à son remplacement par la foi. Cela explique pourquoi Weber emploie le terme « nous sentons ».

Pour passer à cette culture « spirituelle » il est plus commode d'examiner d'abord les traits les plus généraux de la structure politico-sociale de la société, cette dernière étant déterminée directement, comme nous le verrons tout de suite, par sa structure économique.

L'expression la plus frappante de la structure politico-sociale de la société est le pouvoir d'État. Qu'est-ce que le pouvoir d'État  ? Pour répondre à cette question, il faut d'abord se demander : comment l'existence d'une société de classes est-elle possible  ? Car si la société est composée de classes différentes, ces classes ont aussi des intérêts différents. Les uns possèdent tout, les autres presque rien. Les uns ordonnent, commandent, s'approprient les fruits du travail d'autrui ; les autres obéissent. exécutent les ordres, aliènent les fruits de leur propre travail.

La position des classes dans la production et dans la répartition, c'est-à-dire leurs conditions d'existence, leur rôle dans la société, leur « existence sociale », déterminent aussi une certaine conscience. Nous savons bien que tout dans le monde est déterminé par quelque chose, qu'il n'y a rien sans cause. Rien d'étonnant que les difficultés de la situation des classes déterminent aussi une différence de leurs intérêts, de leurs désirs, aussi bien que la lutte entre elles, lutte parfois à mort. Dans ces conditions, comment peut être atteint l'équilibre dans la structure d'une société de classes  ? Comment se fait-il qu'il ne se rompe pas à chaque instant ? Comment est possible l'existence d'une société dans laquelle, comme disait un homme politique anglais, il existe, au milieu d'une nation, en réalité, deux nations (c'est-à-dire deux classes).

Nous savons cependant que les sociétés de classes existent, par conséquent, il doit y avoir une condition d'équilibre supplémentaire. Il faut qu'il existe quelque chose jouant le rôle d'un lien qui maintient les classes, ne laisse pas la société se briser, tomber en morceaux. Ce lien, c'est l'État. C'est une organisation qui entortille de ses fils innombrables toute la société et la tient dans son filet. Mais quelle est cette organisation  ? D'où vient-elle  ? Car elle n'est certainement pas tombée du ciel. Elle ne peut pas être une organisation sans classe, les hommes n'appartenant pas à des classes pour construire une organisation en dehors des classes, ou bien « au-dessus des classes » quoi qu'en disent les savants bourgeois. L'organisation d'État est « essentiellement l'organisation d'une classe dominante ».

Posons maintenant la question suivante : quelle est la classe qui « domine »  ? De quelle classe le pouvoir d'État est-il l'instrument, ce pouvoir qui fait obéir les autres classes par sa contrainte, ses chaînes idéologiques et spirituelles, son appareil immense divisé en branches multiples : il ne sera pas encore difficile de répondre à cette question, si nous nous rappelons tout ce que nous avons dit précédemment. Représentons-nous, en effet, la société capitaliste. C'est la classe des capitalistes qui domine ici la production. Est-il possible que le prolétariat, par exemple, domine dans l'État d'une façon prolongée  ? Non, certes. Car alors une des conditions essentielles de l'équilibre viendrait à manquer et l'on verrait se produire l'une ou l'autre des ces deux alternatives : ou bien le prolétariat prendrait également en mains le pouvoir sur la production, ou bien la bourgeoisie reprendrait en mains le pouvoir d'État. Ainsi, tant qu'une société ayant une structure économique déterminée existe, son organisation d'État doit être adaptée à son organisation économique; en d'autres termes, la structure économique d'une société détermine aussi sa structure étatique et politique.

Examinons encore une question. L'État est une organisation immense qui embrasse le pays tout entier, qui domine plusieurs millions d'hommes. Cette organisation a besoin d'une armée entière d'employés, de fonctionnaires, de soldats, d'officiers, de législateurs, d'hommes de loi, de ministres, de généraux, etc..., etc. Elle contient encore des couches entières d'hommes disposées les unes au-dessus des autres. Dans sa structure se reflètent comme dans un miroir tous les rapports de la production. Dans une société capitaliste, par exemple, c'est la bourgeoisie qui est le chef suprême de la production ; il en est de même de l'État. Un propriétaire d'usine est suivi immédiatement d'un directeur de fabrique qui est parfois capitaliste lui-même ; les choses se passent de la même façon dans l'État capitaliste, avec les ministres, comme avec les grands manitous de la bourgeoisie. C'est dans ces milieux que se recrutent les généraux de l'armée. La place moyenne dans la production est occupée par le technicien et par l'ingénieur, par l'intellectuel ; les mêmes intellectuels exercent les fonctions d'employés moyens dans l'appareil d'État et c'est parmi eux que se recrutent généralement les officiers. À la classe ouvrière correspondent les petits fonctionnaires, les soldats, etc... Certes, il existe ici quelques différences, mais, en général, la structure du pouvoir politique correspond à la structure de la société. En effet, imaginons un instant que les petits fonctionnaires par un miracle quelconque, soient devenus supérieurs aux supérieurs. Cela équivaudrait à dire que l'ancienne classe dominante a laissé échapper de ses mains le pouvoir politique. Et ceci n'est possible que lorsque la société tout entière perd son équilibre, c'est-à-dire lorsque nous nous trouvons en présence d'une révolution. Mais cette révolution, à son tour, ne peut éclater sans que des changements correspondants ne se soient effectués dans la production ; ainsi comme nous voyons, la structure du pouvoir politique lui-même reflète la structure économique de la société, c'est-à-dire que les mêmes classes occupent les mêmes places.

Citons quelques exemples puisés dans des domaines et à des époques différents. Dans l'ancienne Égypte, par exemple, la direction de la production se confondait presque avec l'administration d'État. Les grands propriétaires fonciers se trouvaient aussi bien à la tête de la production que de l'État. La plus grande partie de la production était celle de l'État, basée sur la grande propriété agraire. Le rôle des groupements sociaux dans la production se confondait avec leur situation en tant que fonctionnaires supérieurs, moyens et inférieurs de cet État et en tant qu'esclaves (O. Neurath : Antike Wirtschaffosgeschichte, édition Teubner, 1909, p. 8). « Les familles notables sont certes des familles rurales, mais en même temps elles représentent l'aristocratie des fonctionnaires (Max Weber : Agrargeschichte (Histoire agraire) dans le Randwörterbuch der Staatswissenschaften - Dictionnaire des sciences sociales). Parfois le lien entre le pouvoir d'État et le commandement de la production était frappant. Au XVe siècle, dans la République capitaliste commerciale de Florence, dominait la maison de banque des Médicis : « La Banque des Médicis, et le trésor florentin se sont confondus complètement, et la faillite de la maison de commerce Médicis s'est confondue avec la chute de la République de Florence. » (M. Pokrovski : Le matériel économique. Moscou, 1906). Dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, les grands propriétaires fonciers qui exploitaient leurs serfs, dominaient la production russe, aussi détenaient-ils le pouvoir d'État, organisés en classe « noble » privilégiée. Et lorsque les « moujiks » ont levé l'étendard de la révolte, connue dans l'histoire sous le nom de « révolte de Pougatchev », la « noble » impératrice Catherine Il exprima le sens même du pouvoir politique, en participant comme « propriétaire foncière de Kazan » à la formation d'un régiment de cavalerie destiné à rétablir l'ordre parmi « la populace », ce qui provoqua parmi les hobereaux de Kazan une explosion de sentiments de fidélité. Les relations suivies qu'entretenait Catherine avec les philosophes français, amoureux de la liberté, ne l'ont pas empêchée d'introduire, par exemple, le droit de servage en Ukraine. A. Tolstoï a exprimé assez bien la connexité de ces faits :

Au grand peuple
Dont vous êtes la mère,
Vous devez donner la liberté,
C'est la liberté que vous devez lui donner.
Elle leur répondit :
« Messieurs, vous me comblez »,
Et elle s'est empressée
De rattacher les Ukrainiens à la glèbe.

Dans l'Amérique contemporaine (États-Unis), c'est le capital financier, une clique de banquiers et d'organisateurs de trusts qui dirigent tout. Le pouvoir politique leur appartient à tel point que les décisions du Parlement sont prises d'abord dans les coulisses du capital unifié.

Cependant, la structure politique et sociale de la société ne s'exprime pas en entier par le pouvoir politique. Aussi bien la classe dominante que les classes opprimées disposent de nombreuses organisations et d'unions des plus variées. Chaque classe a d'habitude son avant-garde, ses membres les plus « conscients » qui forment des partis politiques, luttant pour le pouvoir. La classe dominante a d'habitude son parti à elle ; les classes opprimés ont les leurs ; les classes « moyennes à ont aussi des partis à elles. D'autres subdivisions existant encore à l'intérieur de chaque classe, il n'est pas étonnant qu'une classe possède parfois plusieurs partis, bien que ses intérêts les plus constants, les plus solides, les plus essentiels soient exprimés par un seul d'entre eux. Outre les partis organisés, il y a encore d'autres organisations : ainsi par exemple, les capitalistes américains d'aujourd'hui ont leurs associations de lutte contre les ouvriers, des organisations spéciales pour les maquignonnages électoraux (ce qu'on appelle Tammany-Hall), des organisations de recrutement, de briseurs de grève, des organisations de mouchards-provocateurs (bureaux de police et détectives privés de Pinkerton) et des groupements cachés aux yeux du monde, grâce à une solide conspiration des firmes capitalistes les plus influentes, ainsi que des politiciens les plus en vue, groupements dont les décisions sont entérinées ensuite par les organes d'État officiels. Dans l'ancienne Russie, le rôle d'organisation auxiliaire de l'État des hobereaux était assumé Par « les cent-noirs » qui avaient même des attaches avec la maison régnante des Romanoff; en 1921, le même rôle était joué en Italie par les fascistes, en Allemagne par l'Orguesch. Les classes opprimées ont aussi en dehors de leurs partis, des unions « économiques » diverses (les syndicats professionnels, par exemple), des organisations de combat, des clubs ; c'est à ces organisations que se rattachent les « bandes » de Stenka Razine ou de Pougatchev. En un mot, toutes les organisations qui mènent une lutte de classe, en commençant par « la jeunesse dorée», les «corporations » estudiantines allemandes, et en finissant par l'État d'un côté; en commençant par les partis et en finissant par les clubs de l'autre, toutes font partie de la structure politique et sociale de la société. Point n'est besoin de faire un grand effort intellectuel pour comprendre par quoi est déterminée leur existence. C'est le reflet et l'expression des classes. Par conséquent, ici aussi « l'économique » détermine le « politique ».

Mais, en examinant cette « superstructure politique » de la société, nous pouvons et nous devons prendre en considération le fait suivant: il résulte, en effet, des exemples déjà cités, que la superstructure politique ne se limite pas au seul appareil humain. De même que la société tout entière, elle est composée, a son tour, de combinaisons de choses, d'hommes et d'idées. Prenons l'appareil d'État, par exemple. Nous y trouvons sa partie matérielle, sa hiérarchie, ses idées systématisées (normes, lois, arrêtés, etc...). Prenons l'armée ; c'est aussi une partie de l'État, mais elle a aussi à son tour, sa «technique » (canons, fusils, mitrailleuses, intendance), son organisation des hommes « repartis » suivant un certain modèle, et ses « idées » qui sont inculquées à tous les membres de l'armée (idées d'obéissance, de discipline, etc ... ) par une instruction militaire compliquée et par une éducation spéciale des hommes. Si nous examinons l'armée à ce point de vue, nous arrivons sans difficulté aux résultats suivants : la technique de l'armée est déterminée par la technique générale du travail productif dans une société donnée - il n'est pas possible de faire un canon si l'on ne sait pas fondre l'acier, c'est-à-dire sans avoir les instruments correspondants de la production. La répartition des hommes, l'ordre de l'armée, dépendent de la technique militaire et en même temps de la division de la société en classes ; du genre des armements dépend ensuite la division de l'armée en artillerie, infanterie, cavalerie, génie, etc... ; de là les genres différents de soldats, de chefs, d'hommes ayant des fonctions particulières (les téléphonistes, par exemple). D'autre part, la division de la société en classes détermine les couches sociales qui fournissent, par exemple, le corps des officiers, des chefs qui dirigent l'action de l'armée, etc... Enfin, les idées spéciales dont l'armée est animée, sont déterminées, d'une part, par le régime de l'armée (les règlements, le sentiment discipline, etc...) et d'autre part, par la structure des classes de la société (dans l'armée tsariste, on disait : obéis au tsar, défends « la foi, le tsar et la patrie » et, dans l'armée rouge on dit : « sois discipliné pour défendre les travailleurs contre les impérialistes »). Il suffit de ces exemples pour pouvoir dire - la superstructure politique et sociale est une chose complexe, composée d'éléments divers liés entre eux. En général, elle est déterminée par la structure de classe de la société, structure qui à son tour dépend des forces productives, c'est-à-dire de la technique sociale. Certains éléments dépendent directement de la technique « technique militaire » ; d'autres, aussi bien du caractère de classe de la société (de son économie), que de la « technique » de la superstructure elle-même (« la structure de l'armée »). Ainsi, tous ses éléments dépendent directement ou indirectement du développement des forces productives sociales.

Une place particulière est occupée parmi les organisations humaines, par l'organisation familiale, c'est-à-dire par l'ensemble des maris, des femmes et des enfants. Cette organisation des sexes, qui changeait constamment, avait comme base des rapports économiques définis : « La famille est également une formation, non seulement sociale mais encore (et avant tout) économique, basée sur la division du travail entre l'homme et la femme, sur la différenciation sexuelle... » Le mariage primitif n'est autre chose que l'expression de cette union économique (Müller-Lyer, loc. cit., p. 110). (Marx : Capital, I. « À l'intérieur d'une famille... s'effectue une division naturelle du travail, basée sur la différence des sexes et de l'âge... »). La famille n'apparaît comme quelque chose de solide... qu'à la suite de modifications du régime de la tribu qu'offrait le caractère du communisme primitif. (Les formes primitives des rapports sexuels étaient celles des « rapports sexuels désordonnés », c'est-à-dire de l'accouplement libre et instable de l'homme et de la femme). Voici comment M. N. Pokrovski caractérise la famille primitive des Slaves (« la grande famille », la « maisonnée », la « zadruga » serbe, « vélika koutsia », « la grande maison » en serbe) ; les membres d'une telle famille, - ouvriers de la même exploitation, soldats du même détachement, enfin adorateurs des mêmes dieux, participants du même culte (Histoire de Russie, tome I, 1920). Les bases économiques d'une telle famille sont encore mieux caractérisées par le fait suivant : « Nous commettrions une grande erreur, dit M. N. Pokrovski, si nous attribuions à ces liens du sang une importance prépondérante : ils existent d'ordinaire, mais ils ne sont pas absolument nécessaires. Une pareille économie collective était organisée très souvent dans le Nord par des hommes tout à fait étrangers les uns aux autres : unis par un accord particulier, ils fondaient un « foyer » non pour toujours, mais pour une certaine période de temps, pour. dix ans, par exemple... Ainsi le lien économique devance ici le lien du sang, de « parenté », dans le sens que nous donnons à ce mot (ib.). Les changements de forme des relations familiales par rapport aux conditions économiques peuvent être observés aussi dans les temps modernes ; il suffit de comparer une famille paysanne avec une famille ouvrière ou avec celle d'un bourgeois contemporain. La famille paysanne est une union solide, ayant une base de production directe. « Comment peut-on faire sans femme ? On ne peut pas s'en passer, dit le paysan. Il faut traire les vaches, soigner les cochons, préparer les repas, laver, soigner les enfants, etc... ». L'importance économique de la famille est si grande que le mariage est le résultat d'un calcul économique : « On a besoin d'une ménagère à la maison. » Les membres de la même famille sont considérés au point de vue économique, comme « travailleurs » et comme « mangeurs ». Ayant une telle base, la famille relativement stable, la famille paysanne, se distingue elle-même par une solidité patriarcale tant qu'elle n'a pas été touchée par l'influence « démoralisatrice » de la ville. Les choses se passent autrement chez l'ouvrier. En réalité il n'a pas de maison à lui. Son « économie domestique » est toute de consommation ; il ne fait que dépenser son salaire.

D'autre part, la ville avec ses restaurants, ses bistrots, ses blanchisseries, etc., rend en général l'économie domestique moins nécessaire. Enfin la grande industrie contribue à la « décomposition de la famille », en obligeant la femme-prolétaire à travailler à l'usine, Toutes ces circonstances forment d'autres rapports familiaux, plus nobles, moins stables. Dans la grande bourgeoisie, la propriété privée conserve la famille, mais le parasitisme croissant de la bourgeoisie, la formation dans son sein de couches entières de rentiers, transforme la femme en objet, en une jolie poupée, mais sans cerveau, instrument de plaisir, bibelot de boudoir. Les formes diverses du mariage (monogamie, polygamie, polyandrie, etc...) correspondent aussi aux conditions de l'évolution économique. Il ne faut pas oublier que les rapports sexuels, pris en général, ne se limitaient presque jamais aux rapports dans les cadres de la famille. Des phénomènes tels que la prostitution se laissent voir déjà dans l'antiquité la plus reculée. Les formes et les dimensions de la prostitution sont liées à leur tour, avec la structure économique de la société ; il suffit de rappeler le rôle joué par la prostitution dans le régime capitaliste. Il y a lieu de croire que, dans la société communiste, la prostitution et la famille disparaîtront en même temps que disparaîtra définitivement la propriété privée et l'oppression de la femme.

Passons maintenant à l'examen d'autres «superstructures ». Les hommes étant aussi bien dans la société, prise dans son ensemble, que dans certaines parties de cette société, en lutte directe les uns contre les autres, ou n'étant pas tout à fait unis les uns aux autres, il en résulte la nécessité sociale des normes sociales (règles de conduite). Parmi celles-ci ou compte les mœurs, la moralité, le droit et toute une série d'autres règles « règles de politesse », l' « étiquette », les « cérémonies », etc... ; d'autre part, les statuts des différentes sociétés, organisations, corporations, etc...). Quelle est la cause de leur développement  ? Il est déterminé simplement par le développement des antagonismes dans une société qui grandit et devient compliquée à l'extrême... L'antagonisme le plus profond est, nous l'avons vu, l'antagonisme entre les classes. Aussi « exige-t-il » un régulateur puissant, susceptible de le maîtriser. Comme régulateur apparaît comme on sait, le pouvoir d'État avec ses annexes, des décrets qu'on appelle normes légales. Mais il existe encore un grand nombre d'autres antagonismes entre les classes et à l'intérieur des classes, des professions, des groupements, des associations et de différentes catégories d'hommes en général. Tout homme, en dehors de sa situation de classe, entre en contact avec tous les hommes imaginables, est soumis à un très grand nombre d'influences, qui s'entrecroisent mutuellement ; il se trouve dans différentes situations qui changent rapidement, qui se suivent, disparaissent et apparaissent de nouveau. Nous sommes ici en présence de contradictions continuelles. Et, cependant, la société existe toujours et il existe toujours au sein de la société des groupements divers qui ont malgré tout, un caractère relativement stable. Les capitalistes, les propriétaires d'entreprises, les commerçants, apparaissent sur le marché comme concurrents et pourtant, à l'intérieur du même État, ils ne se battent pas à coups de couteau et leur classe ne se disloque pas, parce que ses membres rivalisent entre eux. Les acheteurs et les vendeurs ont des intérêts complètement opposés. Et cependant, ils n'en arrivent pas toujours aux mains. Parmi les ouvriers, il y a des chômeurs que les capitalistes achètent volontiers, pendant les grèves. Mais ils ne réussissent pas à acheter tout le monde et l'union de classe des ouvriers remporte la victoire. Comment cela est-il possible  ? Cette circonstance est rendue plus facile par l'existence de normes supplémentaires variées en dehors de la loi. Ces normes supplémentaires (règles de conduite) s'implantent dans le cerveau humain, agissent pour ainsi dire, du dedans, semblent sacrées aux hommes par leur nature même et sont suivies plutôt sous l'impulsion de la conscience que de la peur. Telles sont, par exemple, les règles de la morale qui, dans une société où circulent les marchandises, apparaissent comme éternelles, inflexibles, et sacrées, brillant d'un feu intérieur et obligatoires pour tout honnête homme. Telles sont les mœurs « préceptes des aïeux ». Telles sont « les règles de la politesse », « du savoir-vivre », etc...

Cependant, quelle que soit l'apparente « origine supraterrestre » de ces règles sacrées, il n'est pas difficile de découvrir leurs racines dans la terre, malgré la peur qu'elles inspirent à leurs adorateurs. En les étudiant, nous trouvons avant tout, deux faits essentiels : d'abord le caractère changeant de ces règles, et, en second lieu le lien qui les unit avec une classe, un groupe, une profession déterminés, etc... Après avoir découvert ces faits et en les approfondissant un peu plus, nous verrons « qu'en fin de compte », ils dépendent de l'évolution des forces productives. En général, on peut dire que ces règles tracent la ligne de conduite par laquelle se conserve une société donnée, ou une classe ou un groupement dans lequel les intérêts provisoires d'un homme isolé sont subordonnés aux intérêts du groupement. Ainsi, ces normes sont les conditions de l'équilibre, conditions qui neutralisent jusqu'à un certain point, les contradictions internes des systèmes humains. Il est donc facile de comprendre pourquoi elles doivent nécessairement s'accorder plus ou moins avec le régime économique de la société. Posons-nous seulement la question suivante : lorsque la société existe, est-il possible que le système des mœurs et de la morale qui y domine, puisse être contraire pendant longtemps à sa structure essentielle, c'est-à-dire économique ? La réponse est claire. Une telle situation ne peut pas se prolonger longtemps. Si les mœurs et la morale qui dominent dans la société étaient foncièrement contraires à son régime économique, une des conditions essentielles de l'équilibre social viendrait à manquer. En réalité, le droit, les mœurs et la morale qui dominent dans une société donnée s'accordent toujours avec les rapports économiques, ont les mêmes bases, se modifient et disparaissent avec eux. Imaginons l'exemple suivant : Nous savons que dans une société capitaliste ce sont les capitalistes qui dominent les choses (les moyens de production). Dans les lois d'un État capitaliste cela s'exprime par la loi de la propriété privée, qui est défendue par tout l'appareil du pouvoir étatique. Les rapports de production d'une société capitaliste portent en langue vulgaire le nom de rapports de propriété, et ce sont ceux-ci que protègent les lois. Serait-il possible, en société capitaliste, que les normes juridiques (les lois) ne défendent pas les rapports de propriété, mais au contraire les détruisent ? Une telle supposition est évidemment absurde, et l'on en peut dire autant de la morale. « La conscience morale » de la société capitaliste reflète et exprime son état matériel. Prenons encore le même exemple de la propriété privée. La morale dit qu'il n'est pas bien de voler, qu'il faut être honnête et ne toucher sous aucun prétexte au bien d'autrui. Ceci est compréhensible. Si, par exemple, ce précepte n'était pas ancré dans les cerveaux des hommes, la société capitaliste se serait décomposée très rapidement.

On pourrait nous opposer l'argument suivant : vous dites que tout cela est très simple, et pourtant, les communistes, par exemple, n'admettent pas que la propriété privée soit sacrée et, cependant, ils n'osent pas dire que le vol est moral. Ainsi, il y a des choses qui sont sacrées pour tous et qu'on ne peut pas expliquer par des causes terrestres. Mais cet argument n'est pas juste, malgré sa force apparente. Voici pourquoi : d'abord les communistes ne défendent pas du tout l'intangibilité absolue de la propriété, privée. La nationalisation des entreprises constitue l'expropriation de la bourgeoisie; on la dépouille sans indemnité. La classe ouvrière s'empare « de ce qui ne lui appartient pas », porte atteinte au droit de la propriété privée « fait despotiquement irruption dans le domaine des rapports de propriété » (Marx). En second lieu, les communistes sont contre le vol, pourquoi ? Parce que si l'ouvrier isolé s'emparait des choses appartenant aux capitalistes, dans son intérêt personnel, il ne pourrait pas mener une lutte générale et se transformerait lui-même en bourgeois. Des voleurs de chevaux et des cambrioleurs ne seront jamais des éléments actifs de la lutte de classe, même s'ils sont de la plus pure origine prolétarienne. Si un grand nombre de prolétaires devenaient des voleurs, la classe elle-même se désagrégerait et s'affaiblirait. Voilà pourquoi les communistes ont adopté cette règle : ne vole pas, pour ne pas déchoir. Cela ne constitue pas une norme de défense de la propriété privée, mais un moyen de conserver l'intégrité de la classe ouvrière, de la protéger contre la « démoralisation », contre la décomposition, le moyen de l'avertir contre les procédés irréguliers, de diriger les prolétaires dans leur voie propre. C'est la règle de conduite de classe du prolétariat. Après tout ce qui a été dit, il est inutile d'expliquer plus amplement que les règles de conduite examinées plus haut, sont déterminées par les conditions économiques de la société.

Certes, les normes prolétariennes sont contraires aux conditions économiques de la société capitaliste. Mais nous avons parlé des normes dominantes. Lorsque les règles de conduite prolétariennes deviennent à leur tour dominantes, c'est la fin du capitalisme. (Nous en parlerons dans le chapitre suivant).

Pour expliquer ce qui a été dit plus haut, citons quelques exemples. Dans le domaine sexuel, à un certain stade de développement, lorsque le clan s'appuyait aussi sur le lien du sang et que les hommes d'un autre clan (c'est-à-dire, en réalité, d'une autre société) étaient des ennemis, on n'estimait pas coupable le mariage entre les parents les plus proches et on considérait comme tout particulièrement sacrée l'union avec sa mère ou sa fille (comme, par exemple, dans l'ancienne famille iranienne).

Lorsque les forces productives étaient encore très faiblement développées et que l'économie, sociale était insuffisante pour entretenir des bouches inutiles, les mœurs et la morale jugeaient nécessaire de tuer les vieillards (suivant Hérodote, Strabon et autres historiens anciens). C'est par des causes analogues que s'explique l'usage dont parle Strabon, suivant lequel les vieillards s'empoisonnaient volontairement. Par contre, lorsque ces vieillards jouaient un certain rôle, dans la production ou la direction de celle-ci, l'usage prescrivait le respect de la vieillesse (Voir E. Meyer : Elemente der Anthropologie. Éléments d'Anthropologie, pp. 31-32 et suiv.). La solidité du clan, sa solidarité dans la lutte avec des ennemis cruels, trouvaient leur expression dans la vengeance à laquelle participaient aussi les femmes. Il suffit de rappeler les figures de Brunehilde ou de Gudrun du « Chant des Nibelungen » ; voici comment on y caractérise Gudrun, moins cruelle que Brunehilde :

Elle a vengé ses frères
Elle a lâché les chiens,
Elle a versé le sang
De la pointe de son glaive.
(Le Chant de Sigurd).

E. Meyer écrit avec justesse : « Le contenu même de la morale, des usages et du droit, dépend du régime social qui existe à un moment donné et des conceptions de la société... Aussi peuvent-ils avoir, dans des sociétés différentes et à différentes époques, un caractère diamétralement opposé. » Dans la Chine ancienne, le pouvoir d'État féodal, disposant d'un grand nombre de fonctionnaires de divers rangs, avait une importance énorme. La domination de cette couche bureaucratique et foncière se basait idéologiquement. sur la doctrine de Confucius, composée de tout un système de règles de conduite. Un des articles les plus importants de cette science morale était la doctrine du respect envers les supérieurs (Hiao) : « Il faut supporter la calomnie, et même subir la mort, si c'est utile pour l'honneur du souverain ; on peut (et il faut) en général corriger par son service fidèle les erreurs du souverain et c'est en cela que consiste le respect (Hiao). (Max Weber : Gesammelte Aulsätze zur Religionssoziologie (Études sur la sociologie de la religion, Tübingen, édition Mohr, 1920, 1 vol., p. 419). L'atteinte portée à ce « Hiao » constitue l'unique péché. Est barbare celui qui ne le comprend pas, celui qui ne comprend pas la « bienséance » (Conception essentielle de la doctrine de Confucius). « La piété (Hiao) à l'égard du seigneur féodal est mise sur le même pied que le respect (Hiao) à l'égard des parents, des maîtres, des chefs de la hiérarchie bureaucratique et de ses dignitaires » (ib. 446). La discipline, de même que le respect. est une des plus grandes vertus. « La désobéissance est pire qu'une pensée lâche » (ib. 447). L'idée qui domine tout est celle de l'ordre.

« Mieux vaut vivre comme un chien, mais en paix, que d'être un homme en état d'anarchie, dit Tchen-Ki-Tong » (457). Comme toute morale bureaucratique, la morale de Confucius interdisait évidemment la participation des fonctionnaires au travail destiné à acquérir les richesses... comme à une oeuvre douteuse au point de vue moral et indigne de cette « caste » (ib. 447). On ne peut choisir ses amis que parmi des égaux, au point de vue social ; les riches sont meilleurs que les pauvres, parce qu'ils peuvent accomplir toutes les cérémonies ; le peuple, le « stupide peuple » (Youn Min) est opposé au « gentleman » (littéralement: à l'homme-prince). Il est caractéristique que tout cet énorme système de règles de conduite qui soutenait le régime féodal nobiliaire, portait le nom de « Hung-Fan ». c'est-à-dire le « grand plan » (ib. 457). Le lien qui unit cette doctrine à l'ordre social est évident. Et toutes les nombreuses « cérémonies chinoises » s'unissaient en réalité au courant idéologique dominant et servaient de filet à mailles de soie destiné à entortiller toute la société et à soutenir le régime correspondant.

Examinons encore la chevalerie française du Nord au XIIe et au XIIIe siècle. Les chevaliers célébraient « les belles dames » et luttaient « pour elles » dans les tournois. Mais leur « conception idéale de l'amour et du bonheur » avait la forme de « l'honneur de caste ». (Voir : Weltgeschichte, Histoire mondiale, de H. Helmolt, vol. V, p. 496, Leipzig und Wien, 1919). Le rôle principal de la chevalerie dans la société était la guerre et les actions militaires. Rien d'étonnant alors que « les normes » contribuassent à créer un type militaire d'hommes formant une classe particulière : « Le chevalier qui... se révélait lâche, était chassé, publiquement déshonoré par le hérault, maudit par l'Église ; le bourreau brisait ses armoiries et ses armes, son bouclier était attaché à la queue d'un cheval... » etc... « Les tournois servaient d'exercice dans l'art militaire... » (ib.).

En même temps qu'apparaît l'ordre capitaliste, les mœurs, la morale, etc., changent. La prodigalité cède la place à la passion de l'économie et aux vertus correspondantes. « Ce n'est pas la conduite d'un seigneur féodal qui fait honneur à un honnête homme. mais le fait d'avoir ses affaires en ordre. » (W. Sombart : le Bourgeois.) Il faut vivre d'une façon « correcte »... il fa-ut s'abstenir de tout excès, ne se montrer que dans une bonne société. Il ne faut pas être ivrogne, joueur, coureur de femmes, il faut aller à la messe et au sermon du dimanche, en un mot, il faut être un bon « citoyen » par rapport au monde extérieur et dans l'intérêt de ses affaires ; car cette vie morale augmente le crédit » (ib.). Certes, cette morale de tartufe protestant, a cédé la place à une autre, quand la situation de la bourgeoisie a changé et quand les affaires de la firme ont cessé de dépendre de la conduite de son propriétaire.

Montrer le changement de droit, relativement au régime économique, est chose encore plus facile, le caractère de classe des lois étant visible toujours et partout. Mais même des normes, aussi insaisissables que la mode, dépendent, comme on peut le prouver, des conditions sociales. Un bourgeois considère comme « inconvenant » de ne pas être correctement habillé.; c'est par là que s'affirme sa marque de classe, c'est par l'habit qu'on reconnaît « les gens bien ». Même dans les milieux révolutionnaires, on trouve quelque chose de semblable. Ainsi, par exemple, pendant la Révolution de 1905, c'était une mode de parti : les social-démocrates portaient des chemises noires (signe du prolétariat), les socialistes-révolutionnaires préféraient des chemises rouges (paysans révolutionnaires) ; on trouverait à peine dans une grande ville, une douzaine d'intellectuels ayant participé à la révolution, sans avoir porté l'un ou l'autre uniforme de parti, tacitement adopté.

En dehors de la morale de classe il existe encore d'autres formes de morale, comme par exemple, la morale professionnelle des médecins, des avocats, etc... C'est de même que se détermine également la morale des voleurs qui est rigoureusement observée par eux (on ne dénonce pas les siens). Ainsi, toutes les normes que nous avons examinées ci-dessus, constituent les liens qui maintiennent l'unité de la société, d'une classe, d'un groupement professionnel déterminés.

Passons maintenant des normes de conduite à des phénomènes sociaux d'un ordre différent, à la science et à la philosophie. La philosophie, comme nous le verrons, est basée sur l'ensemble des connaissances scientifiques. Quant à la science, elle présente une grandeur extrêmement complexe, si nous prenons en considération une science plus ou moins développée. D'abord elle ne se limite pas à un seul système d'idées. Les sciences ont leur technique, leur appareil matériel (instruments, cartes, livres, laboratoires, musées, etc... ; prenons, par exemple, un grand laboratoire quelconque, ou une expédition scientifique au pôle Nord ou en Afrique centrale) ; nous avons ici un appareil humain, organisé parfois sur une grande échelle (par exemple, congrès scientifiques, conférences, sociétés et autres organisations avec leurs diverses publications périodiques ou non. Nous avons enfin un système d'idées disposées dans un certain ordre et qui constituent la science au sens propre du mot.

Il faut d'abord établir la proposition suivante - chaque science naît de la pratique, des conditions et des besoins de la lutte pour la vie. de l'homme social avec la nature et des groupements sociaux divers avec l'élément social ou avec d'autres groupements sociaux. L'homme sauvage fait de multiples expériences. Il reconnaît les plantes comestibles et vénéneuses ; il trouve des bêtes auxquelles il donne la chasse en suivant leurs traces et il sait se défendre contre les fauves et les serpents venimeux. Il sait se servir du feu et de l'eau, chercher les pierres et le bois pour ses armes ; il apprend à fondre et à travailler les métaux. Il arrive à compter à l'aide de ses doigts, à mesurer les distances avec ses mains et ses pieds. Tel un enfant, il contemple le ciel, il observe sa rotation et le mouvement du soleil et des planètes. Mais toutes, ou la majeure partie de ses observations sont faites accidentellement, ou en vue de leur application utile. L'expérience primitive même constitue un germe de sciences diverses. Mais la science n'a pu naître que lorsque la sécurité matérielle a procuré aux hommes assez de loisir et d'autre part lorsque l'esprit humain, par l'exercice répété, s'était fortifié au point de faire naître chez l'homme l'intérêt pour l'observation elle-même. (Mach. : La Connaissance et l'Erreur). Par conséquent, la science n'apparaît que lorsque le développement des forces productives a créé du loisir pour les observations scientifiques. D'autre part, les matières dont la science disposait primitivement, étaient celles de la production. Il est bien naturel que les efforts faits pour soutenir la vie par la production, c'est-à-dire l'intérêt de la production aient donné l'impulsion au développement des sciences. La pratique a fait naître la théorie et l'a poussée en avant.

L'astronomie, par exemple, a sa source dans le besoin de s'orienter d'après les étoiles, dans le besoin de définir l'importance des saisons pour l'agriculture, dans la nécessité d'une division exacte du temps (on vérifie les montres par les méthodes astronomiques), etc... La physique était en rapport direct avec la technique de la production matérielle et de l'art de la guerre. La chimie a son origine dans le développement de la production industrielle et en particulier de l'industrie minière. (Nous trouvons déjà un début de chimie en Égypte et en Chine, en corrélation avec la fabrication du verre, avec la teinturerie, avec l'art de l'émail, avec la préparation des couleurs, avec la métallurgie, etc... ; le mot « chimie » provient du mot « chemi », c'est-à-dire noir et indique son origine égyptienne). L'alchimie était connue déjà des Égyptiens et s'explique par le désir de trouver la méthode de changer les métaux en or ; au XVe siècle la chimie a reçu aussi une impulsion de la médecine. La minéralogie a ses origines dans l'emploi industriel des minerais et l'étude de leurs propriétés, pour les besoins de la production. La botanique avait primitivement pour base l'étude des plantes médicinales, ensuite des plantes utiles en général, et enfin de toutes les plantes. La zoologie, c'est-à-dire la science des animaux, s'est développée grâce à la nécessité de connaître leurs propriétés utiles et nuisibles. L'anatomie, la physiologie et la pathologie ont leur origine dans la médecine pratique (les premiers « savants » dans ce domaine furent des médecins égyptiens, hindous, grecs et romains : par exemple le Grec Hippocrate, le Romain Claude Galien et autres). La géographie et l'ethnographie se sont développées sur le terrain du commerce et des guerres coloniales. Les peuples les plus commerciaux de l'antiquité (par exemple, les Phéniciens, les Carthaginois, etc ... ) étaient en même temps les meilleurs géographes. Au Moyen Âge, la science de la géographie s'est arrêtée dans son développement. Elle commence à faire d'énormes progrès, dans les temps modernes, dès le XVe siècle, à l'époque des guerres coloniales, commerciales et capitalistes et des grands voyages qui s'y rattachent et qui portent un caractère mi-commercial, mi-scientifique et en partie aussi de rapine. Parmi les États qui ont fourni le plus grand nombre de voyageurs et d'explorateurs, la première place revient au Portugal, à l'Espagne, à l'Angleterre et à la Hollande. L'ethnographie S'est développée aussi avec la politique coloniale (la question se pose pratiquement ainsi : comment amener les sauvages à travailler pour la bourgeoisie « civilisée ». Les mathématiques, une des sciences, semble-t-il, les plus éloignées de la vie pratique, sont néanmoins complètement rattachées à celle-ci par leur origine. Ses premiers instruments, tout comme ceux de la production matérielle, furent les doigts des mains et des pieds (compter sur les doigts ; le système de compter par cinq, dix, vingt ; le système primitif de mesurer des angles, etc... par la flexion des genoux ; une idée de mesure de l'espace, avec les coudes, les pieds), etc... (Voir M. Cantor : Vorlesungen ûber die Geschichte der Mathematik. Lectures sur l'Histoire des mathématiques. Leipzig, 1907). Leur matière était constituée par les besoins de la production : la mesure des champs (géométrie signifie science de mesurer la terre), la construction, la mesure du contenu des vases, la construction des navires avant même le dénombrement des troupeaux ; aux époques commerciales, les calculs des bilans, etc... Les géomètres égyptiens et grecs, ainsi que romains, les ingénieurs d'Alexandrie (comme, par exemple, Héron d'Alexandrie qui avait inventé une espèce de turbine à vapeur) furent aussi les premiers mathématiciens. (Voir : Rudolf Eisler : Geschichte der Wissenschaften, Histoire des Sciences, Leipzig, 1906).

Les choses ne se sont pas passées différemment pour les sciences sociales (nous en avons déjà parlé dans l'introduction). L'histoire a son origine dans le besoin de voir clair dans les destinées des peuples, en vue d'une politique pratique. La science du droit a débuté par le recueil et la mise en ordre (« codification ») des lois existantes dans un but pratique. L'économie politique est née avec le capitalisme, d'abord comme science des marchands qui s'en servaient pour les fins de leur politique de classe. La philologie ne fut au début que la science de la grammaire des diverses langues et aurait pour base les relations commerciales et leurs besoins. La statistique a sa source dans les «tableaux » que les commerçants établissaient pour les différents pays (telle est aussi en partie l'origine de l'économie politique : le père de cette science William Petty, appelle une de ses oeuvres « arithmétique politique »), etc... Nous-mêmes, nous assistons à la naissance de sciences nouvelles qui ont leur origine dans la production : ainsi, par exemple, l'expérience technique de l'application du système Taylor donne naissance à une « psychotechnique », psychophysiologie du travail, c'est-à-dire à la science de l'organisation de la production, etc...

En se développant, les sciences grandissent et se divisent en branches particulières (en spécialités). Cependant, on peut toujours démontrer que, directement ou indirectement, elles dépendent de l'état des forces productives.

De même que, dans son activité immédiate, matérielle et productive la société « prolonge » ses organes humains naturels et, grâce à ces organes prolongés, « malgré la Bible », grâce à sa technique, peut s'emparer d'une quantité beaucoup plus grande de matière pour la fabrication ; de même, dans la science, la société humaine trouve une conscience « prolongée » qui augmente la puissance de sa vision intellectuelle, permet d'embrasser, de « comprendre » une plus grande quantité de phénomènes, de s'y mieux « débrouiller » et, par conséquent, de mieux agir.

Il est curieux de constater que de très nombreux savants bourgeois qui parlent de la science d'une façon concrète, se placent malgré eux au point de vue matérialiste. Mais Dieu les préserve d'en tirer toutes les conséquences logiques ! Voici comment s'exprime au sujet du « sens » de la science un savant russe éminent, le professeur A. Tchouprov (fils) : Tant que la vie n'est pas compliquée, l'humanité se contente de sa vie quotidienne de « l'expérience », - ce moyen accidentel de recueillir des bribes de science et d'adopter des habitudes qui passent par tradition de père en fils. Mais, en même temps que s'élargit le cercle des intérêts, ces connaissances difformes cessent d'être à la hauteur de la tâche et alors apparaît la nécessité d'un travail systématique, dirigé sciemment vers le but de connaître le monde, c'est-à-dire vers la science. Commençant à se rendre compte que scientia et potentia humana in idem coincidunt  [1] et que quod in contemplatione instar causae est, id in operatione instar regulae est  [2], les hommes se pénètrent de l'idée que ignoratio causae destituit effectum  [3], et apprennent à apprécier... la science comme base du travail pratique ». (Voir : Essais de la théorie de la statistique. Petrograd, 1909).

Les rapports entre l'état de la science et des forces productives sociales sont très compliqués. Ils ne sont nullement aussi simples qu'on l'affirme parfois et pour pouvoir s'en rendre bien compte, il faut étudier le problème sous ses différents aspects. Nous savons que la science a sa technique à elle, son organisation propre de travail, son contenu, sa méthode, etc...

Toutes ces parties composantes influent certainement l'une sur l'autre et sur l'état entier d'une science donnée à une époque donnée. On comprend donc qu'il soit nécessaire d'examiner la question par rapport à chacun de ces éléments et de démontrer les liens directs ou indirects qui l'unissent à l'économie et en dernier lieu à la technique sociale.

Il est clair qu'avant tout, pour l'existence de la science en général, il faut que les forces productives atteignent un certain niveau de développement. Là, où le travail n'existe pas, ou se trouve limité et n'augmente pas, la science ne peut pas se développer.

Ce besoin de la science ne peut apparaître que lorsque l'homme a dépassé le moment où ses autres appétits ont reçu satisfaction. Certaines données de la science nous viennent de la Chine, de l'Inde, de l'Égypte, mais chose curieuse, elles ne s'y sont développées que d'une façon très imparfaite (A. Bordeaux : Histoire des Sciences physiques, chimiques et géologiques au dix-neuvième siècle. Paris et Liège, 1921, p. 11).

Le contenu de la science est déterminé en fin de compte par le côté technique et économique de la société (« les racines pratiques », dont nous avons parlé plus haut). Aussi arrive-t-il souvent que la même découverte scientifique, la même invention, la position de la solution du même problème ont lieu simultanément en divers endroits et d'une façon tout à fait « indépendante » les unes des autres. Les « idées » correspondantes sont en ce moment « dans l'air ». Cela veut dire qu'elles naissent dans l'ambiance qui dépend de l'état des forces productives.

A. Bordeaux, dans son Histoire, cite les inventions suivantes qui, d'après lui, sont provoquées « par l'existence des idées dans l'air et par les circonstances de la vie » : la découverte du rapport entre la chaleur et le travail mécanique, l'induction, la bobine d'induction, l'anneau de Gramme, le calcul infinitésimal (outre Leibnitz et Newton, il cite leurs prédécesseurs - Fermat, Cavalieri, etc... jusqu'à Archimède). Sa conclusion est la suivante : En ce qui concerne la science, il est souvent difficile de savoir qui, en réalité, est l'auteur d'une découverte donnée (l. c. p. 8). Il faut observer que le sens pratique de la science ne présuppose nullement que toute proposition scientifique influe directement sur la pratique. Supposons qu'une proposition A a de l'importance pour la vie pratique. Mais pour démontrer cette proposition, on a besoin encore des propositions B, C et D... Ces trois, dernières, par elles-mêmes, n'ont pas d'importance pratique immédiate (elles présentent, comme on dit, un « intérêt purement théorique »). Mais, comme chaînon d'une seule chaîne scientifique, elles n'en ont pas moins une certaine importance pratique indirecte. Il n'existe aucun système scientifique inutile, comme il n'y a pas d'instrument mécanique qui ne serve à rien et qui n'ait pas de sens.

Si les problèmes sont posés principalement par la technique et l'économie, leur solution, par contre, dépend des changements survenus dans la technique scientifique. Les instruments de recherche scientifique élargissent énormément nos horizons. Ainsi, par exemple on a inventé le microscope dans la première moitié du XVIIe siècle. On comprend sans peine quelle influence énorme il a exercée sur le développement de la science. Il a fait progresser la botanique (étude de l'anatomie des plantes), l'anatomie des animaux, l'anatomie de l'homme ; il a créé, toute une branche nouvelle de la science, la bactériologie, etc... Le rôle de la technique astronomique est aussi compréhensible (l'agencement des observatoires, la qualité des télescopes, des appareils pour photographier les astres, etc...). De son côté, la technique scientifique dépend de la production matérielle en général (elle est le produit du-travail matériel). Il y a d'habitude dans le travail scientifique une organisation appropriée de ce travail, organisation qui détermine aussi l'état des sciences. La division du travail scientifique (spécialité dans la science), l'organisation des établissements scientifiques (les laboratoires, par exemple), des sociétés savantes et des échanges scientifiques, jouent un rôle très important. Tous ces côtés du travail scientifique sont déterminés, en fin de compte, par des conditions économiques et techniques (ainsi, par exemple, les laboratoires chimiques modernes dépendent du développement de la grande industrie) : les échanges scientifiques sont d'autant plus grands que les liens économiques déterminent la science sous d'autres rapports encore. La technique se développant rapidement, les rapports économiques, et avec eux toute la structure de la vie, se transforment avec rapidité. En présence de cette situation, non seulement la science se développe très rapide-ment, mais elle est encore guidée par l'idée du changement (elle se sert de la méthode dynamique. (Voir chapitre III). À l'inverse, avec une technique conservatrice qui évolue lentement, la vie économique se développe aussi lentement et la psychologie humaine est telle que les hommes envisagent partout la stabilité des choses ; la science piétine sur place ; en même temps le caractère de classe apparaît dans la science sous des formes variées; soit comme le reflet de la façon de penser, qui est propre à une certaine classe, soit comme le reflet de l'intérêt de cette classe. Et la façon de penser, l' « intérêt », etc... sont déterminés à leur tour par la structure économique de la société.

Voici quelques exemples de ces corrélations. On sait que la technique se développait très lentement dans le monde antique ; aussi les connaissances techniques progressaient-elles très lentement. « Ce mépris de la technique a des causes diverses. D'abord, le monde antique... a des tendances extrêmement aristocratiques. Les artistes les plus éminents eux-mêmes, tel Phidias, sont estimés comme des artisans et ne brisent pas ce mur d'airain qui sépare les milieux aristocratiques... des artisans et des paysans... Une autre cause du faible développement des inventions techniques... réside dans l'économie antique, basée sur l'esclavage... Les impulsions manquaient pour introduire les machines qui remplacent le travail manuel... La science... était morte et l'intérêt pour les problèmes techniques (à l'exception de quelques objets amusants tels que l'horloge ou l'orgue hydraulique) s'était perdu (Hermann Diels : Wissenschaft und Technik bei den Hellenen, dans « Antike Technik » ; la science et la technique chez les Hellènes dans la technique antique, édition Teubner, Leipzig et Berlin, 1920, pp. 31-32-33). Ce sont ces conditions qui ont déterminé le caractère de la science, à cette époque : « Les sciences naturelles se sont développées, en partant des métiers, à titre accessoire. Mais le métier, et, en général, le travail physique, étaient méprisés dans l'antiquité, et il existait une ligne de démarcation très nette entre les esclaves occupés au travail physique et observant la nature, et les maîtres qui philosophaient à loisir, mais qui souvent ne connaissaient la nature que d'ouï-dire. C'est ainsi que s'explique en partie tout ce qu'il y a de naïf, de nébuleux et de fantaisiste dans les sciences naturelles de l'antiquité » (E. Mach : La Connaissance et l'Erreur). Au moyen âge, nous avons une technique faible, qui se développe mal et dans la vie économique des rapports de servage féodal où s'établissait toute une échelle de pouvoirs superposés, aboutissant au principal hobereau qui était en même temps le monarque. Ainsi s'explique que la pensée dominante fût peu mobile, opposée à toute nouveauté (on écartelait et on brûlait les hérétiques); on n'étudiait pas la nature, mais on se plongeait dans les problèmes de théologie en cherchant, par exemple, à résoudre la question de savoir « quelle était la taille d'Adam, s'il était brun ou blond », pour combien d'anges y avait-il de place sur la pointe d'une aiguille, etc...  ? Ce caractère immobile, conservateur, théologique, vide (formel, « scolastique »), de la science, ennemie des recherches expérimentales, s'explique par les conditions de la vie sociale et, en fin de compte, par les conditions techniques et économiques qui étaient à la base de l'évolution sociale. Les choses ont changé du tout au tout avec le développement des rapports capitalistes Ici, nous sommes en présence, non plus d'une technique peu mobile mais se développant au contraire très vite ; ici apparaissent constamment de nouvelles branches d'industrie ; ici, on a besoin : de mécaniciens, de techniciens, de chimistes, d'ingénieurs, etc... et non plus de théologiens et de chevaliers. La science militaire exige également la connaissance des sciences naturelles et mathématiques. Il est compréhensible qu'un tel revirement dans les conditions techniques et économiques provoque nécessairement un changement profond dans la science de la scolastique, de la langue latine, de la théologie, etc... ; on passe à l'étude expérimentale de la nature, aux sciences naturelles, à l'école « réaliste ». Voici un exemple de revirement général dans le contenu de la science. Soumis à un examen détaillé, ce revirement apparaîtrait également dans les méthodes de recherches, dans les instruments de la pensée scientifique et dans bien d'autres particularités de la science.

Comme exemple de l'influence de la psychologie de classe, et par conséquent, de la structure de classe de la société, on peut prendre la « théorie organique » de la sociologie, dont nous avons parlé plus haut. Voici comment s'est exprimé à ce sujet le professeur B. J. Wipper : « La comparaison entre la société et l'organisme, le terme : « lien organique entre l'individu et la société », employé par opposition avec la conception du lieu mécanique, toutes ces comparaisons, formules et oppositions, ont été mises en circulation par les publicistes réactionnaires du début du XIXe siècle. En opposant l'organisme au mécanisme, ces publications ont en vue de séparer radicalement leurs revendications des principes révolutionnaires et éclairés du siècle antérieur. L' « État-mécanisme » signifiait dans cette terminologie les droits égaux des individus, dont l'ensemble représente le peuple souverain ; « l'État-organisme » signifiait division des hommes suivant l'ancienne hiérarchie sociale, soumission de l'individu à son groupement naturel, c'est-à-dire soumission de chacun à l'ancienne autorité sociale. « Liens organiques » traduit dans une langue concrète, signifiait droit de servage, réglementation corporative, soumission des ouvriers au patron, défense de l'honneur et des privilèges nobiliaires, etc... etc... » (R. J. Wipper : Quelques observations sur la théorie de la connaissance historique. Recueil Deux intelligences, Moscou, 1912).

Nous citerons encore quelques données générales sur l'histoire des mathématiques, car on considère habituellement que les sciences mathématiques, purement abstraites, n'ont aucun rapport avec la vie pratique. Nous les puisons dans l'ouvrage capital de M. Cantor (Vorlesungen über die Geschichte der Mathematik. Lectures sur l'histoire des mathématiques. Leipzig. Édition Teubner, 1907, vol. I, édition 111). Chez les Babyloniens, les sciences mathématiques sont nées et se sont développées grâce à la nécessité de mesurer les champs, la capacité des vases, de diviser exactement le temps (calendrier) en années, jours, heures, etc... Les premiers « instruments » mathématiques furent d'abord les doigts, puis les compteurs à boules, en géométrie, une corde munie de piquets, qu'on désignait par le mot tim dans la langue summérienne  [4], ensuite instrument qui rappelle un peu l'astrolabe. Les sciences mathématiques se mêlaient étroitement à la religion, les chiffres représentaient en même temps des dieux, leur rang céleste, etc... Chez les anciens Égyptiens, les mathématiques ont atteint un haut degré de développement. Dans le très ancien Code Ahmès qui porte le nom du copiste (le titre exact du Code est : Instruction pour atteindre à la connaissance de toutes les choses mystérieuses et de tous les secrets contenus dans les choses, etc.). On trouve les chapitres suivants : Règles pour mesurer un magasin de forme ronde pour les fruits;, Règles pour mesurer les champs; Règles pour exécuter des ornements, etc... (l. c.). Les opérations arithmétiques et en partie algébriques sont exposées sous forme de problèmes, dont les sujets permettent de juger de leur application pratique : C'est le partage des pains, la distribution du seigle, le calcul des revenus, etc... La conclusion de ce manuel de mathématiques indique aussi ses rapports avec l'agriculture ; elle est rédigée sous forme d'un appel au lecteur : « Attrape les insectes nuisibles, les souris ; cherche les. mauvaises herbes fraîches, les araignées nombreuses. Prie Ra (dieu égyptien, N. B.) qu'il donne la chaleur, le vent, les eaux hautes. Les premiers, instruments de calcul ont été apparemment les doigts, ensuite quelque chose dans le genre du compteur à boules (des ficelles avec des cailloux comme chez les habitants du Pérou). C'est la nécessité de mesurer les champs qui a donné naissance à la géométrie. En même temps que les problèmes concernant la mesure des parcelles de terre, Ahmès indique aussi les problèmes concernant la capacité des vases (volume et capacité des entrepôts et des magasins pour la conservation des fruits). L'historien grec Diodore écrit au sujet des Égyptiens : « Les prêtres enseignent à leurs fils deux genres d'écriture : l'écriture qu'on appelle sacrée, et celle qu'on nomme vulgaire. Ils s'occupent avec zèle de géométrie et d'arithmétique. Car le fleuve (c'est-à-dire le Nil) changeant plusieurs fois par an la configuration du sol, des discussions nombreuses éclatent entre voisins au sujet des frontières ; tous ces conflits ne peuvent être réglés facilement, si un géomètre ne rétablit pas les rapports réels par des mesures directes. L'arithmétique leur sert (c'est-à-dire aux Égyptiens, N. B.) dans l'économie domestique ». Les règles astronomiques, géométriques, algébriques, étaient liées également aux cérémonies religieuses ; c'étaient des mystères sacrés où les seuls initiés étaient admis. Les « harpedonaptes » (« les tendeurs de ficelles ») possédaient le secret professionnel pour tendre la ficelle et disposer les piquets par rapport au méridien, etc... (En général, les angles des pyramides, leurs côtés, la disposition de leurs différentes parties, tout cela avait un sens sacré, scientifique et astronomique et c'est probablement pour cette raison que ces travaux étaient confiés aux « fils de prêtres ».

Chez les Romains, la géométrie se développait avec les besoins de la propriété foncière qui était sacrée au point que les dieux en étaient censés les propriétaires. Les mathématiciens atteignent leur plus haut degré de développement (« cas exceptionnel », suivant Cantor) à l'époque de Jules César. Cette floraison est conditionnée par deux tâches pratiques : l'établissement du calendrier (calendrier Julien); César lui-même a écrit un livre sur les astres De astris, et mesure des terres appartenant à Rome. Ce dernier problème a été résolu au temps d'Auguste et le célèbre ingénieur et mathématicien grec Héron d'Alexandrie fut, dit-on, invité à participer à ces travaux ; pour la première fois, une carte de l'Empire fut dressée. Plus tard, nous trouvons chez Columelle l'étude des mathématiques appliquées à l'agriculture ; chez Sexte Jules Frontinus - le calcul très important pour les mathématiques, du rapport de la circonférence au diamètre (nombre appliqué au calcul des conduites d'eau); dans le Code Arcérien, (guide de droit et de statistique pour les fonctionnaires des vue vil, siècles avant J.-C.) nous trouvons des chapitres concernant la mesure de la terre, appliquée aux problèmes de l'imposition fiscale.

Quant à l'arithmétique, son développement a été conditionné surtout par le développement du commerce. Les calculs d'intérêts qui selon Horace étaient une besogne de tous les jours, les calculs des parts d'héritiers, étant donnée l'extrême complication des lois romaines à ce sujet, et les comptes des commerçants, sont les causes principales du développement de cette branche des mathématiques.

Chez les anciens Hindous, l'astronomie, l'algèbre et le commencement de la trigonométrie étaient particulièrement développés. On trouve ici beaucoup de points de contact avec les autres peuples de l'antiquité. Dans les chapitres mathématiques d'un recueil scientifique (Ariabhala), les noms et le contenu des problèmes indiquent la base vitale des mathématiques hindoues. Voici, par exemple, un verset expliquant un procédé mathématique : « La multiplication devient division, la division multiplication ; le revenu se transforme en perte, la perte en revenu » ailleurs, on trouve un problème ainsi conçu : « une esclave de 16 ans coûte 32 pièces de monnaie, combien coûtera une esclave de 20 ans suivent des problèmes d'intérêts (le taux mensuel est de 5%) ensuite des problèmes sur le calcul de diverses opérations commerciales, etc... Ce qui dans notre algèbre est désigne par les lettres x, y, etc ... (inconnues), les Hindous l'appelaient « monnaie » (rûpakâ) ; les nombres positifs étaient désignés par le mot « bien » (dhana ou sva), les nombres négatifs par « dette » (rina ou kshaya). L'architecture et ses lois mathématiques étaient aussi des mystères sacrés et avaient un sens particulier astronomique et divin. La mesure de la terre, la construction des palais et des temples, le calcul des volumes, ont donné une impulsion à la géométrie hindoue. Chez les anciens Chinois, le développement des sciences mathématiques a suivi à peu près la même voie. Peut-être le même caractère de classe de la science, la monopolisation, a-t-il été marqué chez eux d'une façon plus évidente. (C'est ainsi, par exemple, qu'il existe trois manières d'écrire les chiffres : une, employée par les fonctionnaires et par l'État ; une autre scientifique et une troisième employée par les citoyens en général et par les commerçants.) Dans un recueil de lois (Tchéou-li), nous trouvons les charges de mathématiciens suivantes : la charge héréditaire d'astronome de la cour (fond-siang-chi) et d'astrologue de la cour (pao-tchang-chi), de chef principal des travaux de mensuration (lian-djin) qui établissait les plans des murs, aussi bien des palais que des villes ; il y avait ensuite un fonctionnaire spécial (tou-fang-chi) qui, à l'aide d'un instrument particulier, projetant l'ombre (kouen), faisait divers calculs, etc...

Il est facile de voir d'après ces exemples :
que la science a pris sa source dans le domaine technique et économique ;
que son développement a été déterminé entre autres par les instruments scientifiques ;
que les différentes conditions sociales freinaient ou accéléraient le « progrès » ;
que la méthode de la pensée scientifique a été déterminée par la structure économique de la société (le caractère religieux, mystérieux et divin des anciennes mathématiques, où le nombre lui-même était représenté parfois par une divinité a son reflet dans le régime féodal d'esclavage avec son souverain inaccessible et ses fonctionnaires prêtres, etc ... );
que la structure de classe de la société imposait aux mathématiques son cachet de classe (en partie sous forme de la façon de penser, en partie sous forme d'un intérêt qui n'admettait pas de « simples mortels » au mystère sacré).
Dans les temps modernes, la même dépendance existe, mais elle est plus compliquée et a évidemment une autre forme : la technique n'est pas la même et les rapports économiques ont changé.

Passons maintenant à d'autres « superstructures » de l'économie sociale, à la religion et à la philosophie.

Il est tout naturel que les pensées et les données de l'expérience accumulées par la société humaine provoquent le besoin de réunir et de systématiser toutes ces données. Nous avons vu que de ce besoin était née la science. Mais la science, presque dès la première heure, a commencé à se diviser en différentes branches. C'est à l'intérieur de ces sciences spéciales que se poursuivait l' « adaptation des pensées aux pensées », c'est-à-dire leur systématisation. Et quels étaient les rapports entre ces sciences ? Où se trouve l'élément qui relie toutes ces « connaissances » et toutes ces « erreurs »  ? Où chercher la condition de l'équilibre entre elles ? C'est précisément ce principe d'unification qui devait être donné par la religion et la philosophie. C'est elles qui devaient répondre aux questions les plus générales (les plus abstraites) : Quelle est la cause de tout ce qui existe ? Qu'est-ce que le monde ? Est-il tel que nous le voyons, ou tout à fait autre ? Qu'est-ce que l'esprit et le corps ? Comment pouvons-nous connaître le monde ? Qu'est-ce que la vérité ? De quoi dépend tout ce qui existe ? Y a-t-il des limites a notre connaissance et quelles sont-elles ? et toute une série de questions du même genre. Il est clair que ce sont les réponses à ces questions qui détermineront la façon dont nous examinerons tous les phénomènes particuliers. Si, par exemple, il est juste de dire que tout dépend de la volonté divine qui gouverne le monde suivant son plan divin, nous devons construire avec toutes nos connaissances une chaîne téléologique ou bien théologique (et la science, en effet, prit parfois cette forme). Nous devons alors chercher dans tous les phénomènes un but divin, le soi-disant « doigt de Dieu ». S'il est exact, par contre, que les dieux n'y sont polir rien, mais que seul le lien causal des phénomènes importe, nous allons étudier les phénomènes d'une façon toute différente. En d'autres termes la philosophie et la religion sont des lunettes, à travers lesquelles on examine les faits à un certain degré d'évolution. Par quoi est déterminée la structure de ces « lunettes » ?

Commençons par la religion. Nous savons déjà que « l'essence » de la religion consiste en une « foi », en des forces surnaturelles, en des esprits miraculeux (un ou plusieurs, grossiers ( il insaisissables et éthérés, n'importe). Celle notion de « l'esprit » de « l'âme » est née comme reflet de la structure économique de la société, lorsqu'apparut « l'aîné du clan », ou plus lard le patriarche (pendant le patriarcat, et aussi, en réalité, dans le matriarcat), quand, en d'autres termes, la division du travail entraîne la nécessité d'un travail d'organisation, de direction, etc. L'aîné de la famille (de la tribu) qui conserve l'expérience accumulée, organise la production, dirige, donne des ordres, indique le plan de travail, apparaît comme le principe actif (créateur), tandis que tous les autres obéissent, exécutent les ordres, se soumettent aux plans établis d'en haut, agissent conformément à la volonté d'un autre. Ces rapports de production sont devenus précisément le modèle pour l'examen de tout ce qui existe et de l'homme lui-même avant tout. L'homme s'est scindé en un corps et une âme. L' « âme » est ce qui dirige le « corps ». L'âme est aussi supérieure au corps que l'organisateur et le directeur sont supérieurs à un simple exécutant. (On trouve quelque part chez Aristote cette comparaison entre l'âme et le maître, entre le corps et l'esclave.) C'est suivant le même modèle qu'on a commencé à étudier le reste du monde : on s'est mis à penser, qu'il y a derrière chaque chose « l'esprit » de cette chose ; la nature tout entière s'est spiritualisée (cette conception est appelée dans la science « animisme » du mot latin anima - âme ou bien animas - l'esprit). Une fois cette conception née, elle a conduit infailliblement à la religion qui a commencé par le culte des ancêtres, des aînés, des dirigeants, des organisateurs. Leurs âmes ou « esprits » étaient considérés comme les plus savants, les plus expérimentés, les plus puissants, capables d'aider chacun et dont dépend tout ce qui existe au monde. C'est cela qu'est déjà la religion. Ainsi, l'origine même de la religion indique qu'elle est née comme reflet de l'image des rapports de production (et en particulier de ces rapports où nous avons la domination - subordination), et du régime politique déterminé par ces rapports. La religion expliquait le monde entier suivant la formule par laquelle s'expliquait la vie intérieure de la société. Et toute l'histoire de la religion montre que sa forme se modifie au fur et à mesure que les rapports de production, politiques et sociaux subissaient des transformations : si la société est composée de quelques tribus, rattachées faiblement l'une à l'autre et dont chacune a ses supérieurs et ses princes, la religion a la forme polythéiste ; et lorsque, par exemple, commence le processus d'unification et se crée une monarchie centralisée, la même chose se passe au ciel où le seul Dieu monte sur le trône, Dieu aussi cruel que le roi terrestre : si nous sommes en présence d'une République de commerçants et de maîtres d'esclaves (telle que celle d'Athènes au Ve siècle), les dieux aussi sont organisés à la mode républicaine, bien que parmi tous ces dieux, la déesse de la cité victorieuse, Pallas Athénée soit tout particulièrement distinguée. Et de même que dans chaque État « qui se respecte », il existe toute une hiérarchie de chefs, de même dans les cieux, les saints, les ancres, les dieux, etc... sont disposés suivant leur rang, obtiennent des charges et des honneurs divers. Mais il y a plus ; parmi les dieux, comme parmi les chefs de la terre, on voit se développer la division du travail ; l'un devient spécialiste en matière militaire (Mars chez les Romains, saint Georges le Vainqueur ou bien l'Archistratège, c'est-à-dire le maréchal Michel chez les « chrétiens orthodoxes »), un autre pour le commerce (Mercure), un troisième pour l'agriculture, etc... On arrive ainsi parfois à des choses curieuses. Il y a, par exemple, en Russie, des saints « spécialistes » en chevaux (Frol, Labre). Et partout où existent des rapports de domination à subordination, on voit la religion refléter ces rapports. Il faut encore observer que de même que dans la vie réelle, il y a des guerres, des révoltes, des violences, de même se rencontrent dans les sphères célestes, d'après les doctrines religieuses, des diables, des démons, « des princes des ténèbres » qui ne sont qu'un reflet des chefs ennemis s'efforçant sur la terre, de détruire l'État comme les autres dans le ciel essaient de renverser le pouvoir suprême du Dieu tout-puissant et tout le « régime céleste » existant.

La théorie de l'origine de la religion que nous avons citée plus haut et que nous considérons comme absolument juste, a pour auteur A. Bogdanov et fut pour la première fois formulée par lui dans le recueil : la psychologie de la société. Les études spéciales ultérieures l'ont entièrement confirmée. H. Cunow s'en approche de près dans son livre : Les origines de la religion et de la foi en Dieu. En critiquant la conception suivant laquelle la religion a sa source dans les différentes impressions produites par le monde extérieur, Cunow écrit très justement : « Certes, puisque chaque image existant dans notre cerveau, est déterminée par la perception de ce qui lui sert de base (substrat), on peut dire dans un certain sens qu'aussi bien le monde extérieur (milieu naturel) que le milieu social (la vie sociale) influent d'une façon déterminée sur l'idéologie religieuse. Mais, indépendamment du fait que nos conceptions de la nature sont déterminées en grande partie par le degré d'exploitation des forces de la nature auquel est parvenu l'homme pour sa vie matérielle  [5], les images que nous obtenons en contemplant la nature, ne fournissent que la matière des détails extérieurs, - on serait même tenté de dire : elles ne font qu'ajouter une couleur locale à la construction idéologique religieuse ». Cependant Cunow ne poursuit pas sa pensée jusqu'au bout et c'est pourquoi il dit des choses d'une naïveté déconcertante. Ainsi, nous lisons chez lui que « les peuples sauvages et mi-civilisés sont tout naturellement (!!!) dualistes ». Cela ressemble un peu à cet « échange » d'Adam Smith qui constitue une qualité « tout à fait naturelle » à l'homme ou bien à l'explication de l'origine de la science par la faiblesse particulière qu'ont les hommes pour « l'explication causale » (ce que les savants allemands appellent Kausalitätstrieb). D'après Cunow, le partage de l'homme en corps et en âme est confirmé par les visions des rêves et les évanouissements (comme si quelque chose sortait du corps et y revenait ensuite). Mais on ne peut « confirmer » que ce qui existe déjà. Peut-être est-ce la mort qui sert de phénomène créant une image de l' « âme » séparée du corps ? Mais Cunow lui-même cite des exemples qui prouvent que les sauvages ne comprennent pas la nécessité de la mort naturelle. Plus encore, la mort elle-même, certaines peuplades (John Frazer le dit à propos des Australiens de la Nouvelle-Galles du Sud), l'attribuent habituellement « à la rancune secrète d'un esprit ». Ainsi, cela n'exprime plus rien. (Disons, entre parenthèses, que le camarade N. M. Pokrovski, voit la source de la religion dans la peur de la mort, dans la crainte qu'inspirent les morts, etc... Mais comment faire, lorsque la conception elle-même que « tous les hommes sont mortels » n'existe pas ? Il est clair que cette catégorie historique qui a son origine dans l'histoire, le camarade Pokrovski l'a prise comme une conception presque naturelle.) D'après Cunow la religion s'est développée de la façon suivante : au début le culte des esprits, puis celui des totems (on appelle ainsi les animaux, les oiseaux et les plantes qui constituaient les signes-blasons des tribus) et ensuite des ancêtres. Mais presque dans tous les exemples cités par Cunow, ces esprits (les plus primitifs) sont précisément les esprits des. ancêtres. Dans le chapitre intitulé : L'origine du culte des esprits, Cunow écrit : « On ne considère comme favorables que les esprits des parents les plus proches, ou au moins des parents de sa propre horde ; d'ailleurs pas toujours ; par contre, les esprits des morts des hordes et des tribus étrangères sont tous considérés comme hostiles. » À la même page on parle de l'esprit du père et de la mère, à la page suivante de l'aïeul et de « l'ancêtre », etc.,. Ainsi Cunow mélange tout. À la page 16, il est d'accord avec la formule d'après laquelle les conceptions religieuses sont provoquées « par les impressions de la vie sociale » et, quelques pages plus loin, il ne parle plus de la nature sociale, niais de sa « propre nature », de la « naissance spontanée » et... « avant tout de la mort ». Mais il est douteux que Cunow ose appeler la mort et la naissance des phénomènes spécifiquement sociaux ! En effet, ce qui concerne le monde extérieur, touche également à la nature biologique de l'homme : les impressions de tous ces phénomènes (la mort, le rêve, l'évanouissement, aussi bien que l'orage, la tempête, les tremblements de terre, les feux follets, le soleil, etc...) fournissent la matière auxiliaire pour que cette matière soit choisie au point de vue du dualisme (l'idée de deux origines : spirituelle et corporelle) qui n'est pas du tout inné, mais qui est précisément le résultat des conditions essentielles de la vie sociale.

Nous nous sommes arrêtés aussi longtemps sur Cunow, parce que son livre, très précieux en général, est presque l'unique ouvrage marxiste sur l'histoire de la religion. E. Meyer (l.c.) considère comme cause essentielle de la naissance de la religion la tendance « immédiatement donnée » (innée) à l'explication causale et le dualisme aussi « immédiatement donné ! » : l'homme observe « d'un côté les processus du sentiment, de la perception, de la volonté et de l'autre les mouvements du corps provoqués par eux, les actions spontanées. Le dualisme du corps et de l'âme représente ainsi l'expérience primitive et non pas le produit d'une religion, même primitive ». Cette théorie remarquable « d'un côté », contredit les faits « de l'autre », comme tout le monde peut le constater et n'explique rien du tout : elle se borne tout simplement à décrire ce qu'il faut expliquer. C'est le professeur Achelis (prof. Th. Achelis : Sociologie. Édition Göschen, Leipzig, 1899, p. 85 et suivantes) qui se rapproche le plus d'une conception du problème ; pour lui les conceptions religieuses ne sont « qu'un reflet des conceptions et des institutions politiques et sociales ». La mort elle-même n'a pu attirer l'attention d'un sauvage qu'en société. Ici, Achelis se rapproche plus de la vérité que Cunow. « Toute différenciation dans le domaine du pouvoir politique et l'importance qu'ont les formes d'organisation précises trouvent ici (dans la religion, N. B.) leur image fidèle ; ce qui correspond aux chefs ou aux rois parmi les hommes, ce sont les grands dieux parmi les esprits moins importants, de sorte que, à l'image de ce qui se passe sur la terre, la figure d'un maître plus ou moins reconnu par tout le monde, se détache sur le fond bigarré de toute une variété de dieux ». L'excellent (parce que marxiste) chapitre sur la religion n'empêche pas Achelis de dénaturer Marx d'une façon impie, de le passer sous silence et... de saluer bien bas la religion ! La contradiction entre le développement de la science et les intérêts de la bourgeoisie est claire comme le jour.

Citons maintenant des exemples qui confirment la justesse du point de vue marxiste. Chez les anciens Babyloniens (2 000 à 3 000 ans avant J.-C.) « le ciel est l'image primitive de la terre; toutes les choses terrestres ont été créées à l'image de celles des cieux ; un lien indissoluble existe entre les unes et les autres » (prof. B. A. Touriaeff : Histoire de l'Ancien Orient (1re partie). Les dieux sont les tuteurs (esprits) des hommes, ce qui correspond à notre « ange-gardien », des rues, des villes, des lieux, etc... « La divinité est liée d'une façon indissoluble au sort de sa ville ; … sa majesté grandissait avec l'élargissement des limites du territoire de la cité ; si son peuple s'annexait d'autres cités, les divinités des villes conquises leur devenaient soumises ; au contraire, si l'on emportait l'image du dieu et si l'on détruisait son temple, cela équivalait à la destruction politique de la cité. » À côté des dieux principaux (Anou, Enlil, Ea, Sin, Schamasch, etc.) il existe encore toute une série d'esprits de moindre importance (Iguigui) et souterrains (Anounaki). Parallèlement à la constitution de la monarchie babylonienne une monarchie céleste fut créée : le développement de la puissance babylonienne a entraîné certains changements dans le Panthéon. Le dieu de Babylone devait prendre la première place. Ce dieu s'appelait Mardouk qui portait aussi un nom summérien C'était la divinité du soleil printanier. La dynastie de Hammourabi (Hammourabi, roi babylonien qui a donné son nom à un recueil de lois retrouvé pendant les fouilles faites sur l'emplacement de l'ancienne Babylone, N. B.) en a fait, en réalité, la ( divinité suprême ». En même temps, les autres dieux supérieurs ont subi « l'évolution » suivante : ( Enlil, roi du ciel et de la terre, a transmis à Mardouk... le pouvoir sur les quatre parties du monde et son nom de maître des pays. » En ce qui concerne Ea, on a « proclamé Mardouk son fils premier-né auquel son père avait gracieusement cédé ses droits, sa force et son rôle dans la création du monde. » Lorsque la monarchie babylonienne se fut affermie la conception s'est créée peu à peu d'une puissance divine unique, qui se manifestait sous une multitude de fictions et qui portait, relativement à ses formes, un grand nombre de noms. Les prêtres se sont mis à dire que les autres dieux supérieurs n'étaient que l'image de Mardouk : « Ninipe est Mardouk de la force ; Nergal, Mardouk de la bataille ; Enlil, Mardouk du pouvoir et du royaume. » Voici un passage d'un hymne-prière au dieu Sin, qui représente d'une façon très caractéristique le pouvoir monarchique céleste :

« Dieu maître des dieux, le seul grand dans le ciel et sur la terre... Toi qui as créé la terre, fondé les temples et qui leur as donné les noms, père des dieux et des hommes... chef puissant, dont la profondeur mystérieuse n'a été explorée par aucun dieu... père, créateur de tout ce qui existe; Seigneur ! qui décides du sort du ciel et de la terre, dont les ordres sont irrévocables, qui détiens le froid et la chaleur, qui gouvernes les êtres vivants, quel dieu t'est comparable ? Qui est grand dans les cieux ? Toi seul. Et qui est grand sur la terre ? lorsque ta parole retentit dans le ciel, les Iguigues se prosternent. Lorsqu'elle se fait entendre sur la terre, les Anounaki baisent la poussière... Seigneur ! Tu n'as pas de rival pour la domination sur la terre et sur le ciel parmi les dieux, tes frères ». (Cité d'après B. Touraieff.) Sin est représenté ici comme un empereur céleste, envers lequel on garde toute une étiquette (on se prosterne, on baise la terre, etc...). Il va de soi que la religion officielle exprimait et exprime les idées de la classe dominante avant tout. Ceci se voit dans les détails : ainsi, par exemple, à l'époque féodale, lorsque la vertu guerrière était estimée au-dessus de tout, et que la classe dominante était composée principalement des soldats hobereaux, il n'y a que ceux qui sont tombés dans la bataille qui se trouvent bien dans la vie d'outre-tombe et très mal ceux qui n'ont personne pour se soucier des dons funéraires », c'est-à-dire les pauvres.

Au sujet des anciens Hindous, beaucoup de choses intéressantes ont été dites par Max Weber dans ses études extrêmement curieuses, la morale économique des religions universelles (Max Weber, l. c. tome II : « Hinduismus und Buddhismus). Ici, la division de la société ayant un caractère économique de. classe et de profession a pris la forme de castes consolidées directement par la religion. D'après l'ancien recueil de lois de Manou, les quatre castes principales sont :

Ainsi une caste « est toujours, et d'après son essence même, une union partielle, soit purement sociale, soit professionnelle, à l'intérieur de l'union sociale ». Les brahmanes et les kshatryas dirigeaient tout. Les vaisyas étaient considérés seulement comme une caste « pure », digne d'offrir aux brahmanes l'eau ou la nourriture. Les soudras se divisent en « purs » et « impurs » ; à ces derniers, un gentilhomme ne prendra jamais l'eau, un pédicure ne donnera jamais de soins, etc... Aux « impurs » soudras se joignent d'autres « impurs » : les uns ne peuvent pas se montrer dans les temples, les autres sont considérés à tel point impurs que leur attouchement seul salit ; il suffit parfois à un noble ou à un « pur » de s'approcher d'un tel homme à une distance de 60 pieds pour être lui-même « souillé ». Un regard lancé par un « impur » sur la nourriture, la salit, etc... ; par contre, les excréments d'un brahmane eux-mêmes sont considérés comme sacrés. Des milliers de règles et de cérémonies religieuses protègent l'ordre établi. Les rois et les princes tirent leur origine des kashatryas. L'administration politique aristocratique trouve également son expression dans la vie économique (taxes, impôts en nature, magasins d'État), et s'appuie sur un appareil bureaucratique invraisemblable. Parmi les idées religieuses qui se sont développées sur un pareil terrain social, M. Weber en considère deux comme principales : l'idée de migration des âmes (Samsara) et la doctrine de la récompense (Karma), qui se rattache à la première. Chaque action de l'homme lui est comptée; il a une sorte de compte courant avec la balance de ses actions, bonnes et mauvaises ; quand il meurt, il est condamné à renaître sous la forme qu'il a méritée et qui est déterminée par la. balance de ses actions au moment de sa mort. Il peut renaître roi ou brahmane; « il peut aussi devenir un ver dans l'intestin d'un chien ». Par quoi les vertus principales sont-elles déterminées ? Par l'observance de l'ordre de caste. Si tu es esclave et impur, garde ta place. Si tu ne l'abandonnes jamais, si tu te souviens toujours que tu es un impur, alors peut-être après ta mort, dans la vie future, deviendras-tu noble, mais, sur la terre le régime de caste est immuable et il serait stupide de songer à le changer. La naissance n'est jamais un « accident » : chacun naît dans là caste qu'il a méritée dans sa vie antérieure, avant sa naissance actuelle. Le reflet du régime social et des intérêts des classes dominantes est ici patent. Nous trouvons ce reflet déjà antérieurement. Ainsi, par exemple, les dieux des Védas, recueil d'hymnes sacrés antiques, « sont des dieux héroïques et exerçant certaines fonctions à l'image des dieux d'Homère, tout comme les héros du temps des Védas, habitant des châteaux, bataillant tels les rois guerriers sur des chars de combat entourés de leur suite et ayant à côté d'eux... des paysans s'occupant plus ou moins d'élevage ». Parmi les plus caractéristiques, citons : « Indra, dieu de la tempête, et comme tel (à l'image de Yahveh) guerrier passionné et héros, ... Varona, dieu sage, voyant tout, dieu de l'ordre éternel et avant tout de l'ordre légal »... (il est intéressant de noter que du début, le ciel était dévolu seulement aux Brahmanes et aux Kashatryas). À côté de la religion officielle des classes dominantes, il existait encore une religion populaire qui, entre autres attributions, s'appliquait souvent aux actes sexuels. Les Védas appelaient un de ces cultes « mœurs infâmes des subordonnés ». Nous sommes donc ici en présence de plusieurs religions de classe. Voici, par exemple, la description d'un schisme religieux dans l'Inde méridionale (disons à ce propos qu'elle ressemble un peu au schisme religieux russe) : « Une partie des castes inférieures et quelques artisans royaux ont résisté aux Brahmanes et c'est ainsi qu'est née la secte des « valan-gaï » et « l'idan-gaï » qui existe encore aujourd'hui, la caste de la main « gauche » et celle de la main « droite ».

Chez les Grecs anciens, le régime féodal et le régime d'esclavage ont eu leur reflet dans le ciel, où Zeus était le roi des dieux. Déméter était la déesse de l'agriculture, Hermès, le dieu du commerce et des voies de communication, Helios des « professions libérales » (arts). Et c'est encore la même ligne que suivait la lutte des classes. Dans l'Athènes du Ve siècle (époque de la plus haute floraison et début de la décadence), la religion constitue une des armes principales de la classe dominante, de la « démocratie » marchande : « Selon Sophocle (le plus grand poète , bien pensant » de ces temps, N. B.), le monde entier tombe en morceaux si la foi disparaît, tout ordre moral et politique reposant, d'après lui, sur la volonté des dieux ». (E. Meyer : Geschichte des Altertums, (Histoire de l'antiquité), tome IV, page 140 : Athènes depuis la paix de 446 jusqu'à sa capitulation en 404 avant J.-C.). L'opposition nobiliaire et les couches déclassées se servent de la critique religieuse comme critique de l'ordre établi. La démocratie marchande punit de mort le moindre doute sur l'existence des dieux.

Chez les anciens Slaves, nous constatons la même chose. Le culte des ancêtres, des dieux nationaux, domestiques, professionnels, existait également. Le dieu principal de l'État était Péroun, dieu des commerçants et des guerriers nobles, en même temps que du tonnerre. Le paradis était ouvert à l'âme des princes morts et de leurs paladins, mais il n'y avait pas de place pour un simple mortel (voir N. AI. Nikolski : Les croyances religieuses primitives et les débuts du christianisme dans l'Histoire russe de Pokrovski. N. M. Nikolski lui-même voit les origines de la religion dans la peur qu'inspirent les morts, etc ... ). Prenons enfin les formes modernes de la religion chrétienne (orthodoxie). L'orthodoxie était et est encore une image exacte de l'autocratie byzantino-moscovito-pétersbourgeoise. Dieu est empereur, la Sainte-Vierge est impératrice, Nicolas le Thaumaturge et les autres saints favoris sont des ministres. Il y a ensuite tout un état-major de fonctionnaires (anges, archanges, séraphins, chérubins, etc...). Parmi tous ces courtisans, existe une division du travail : l'archistratège Michel est le maréchal (archistratège veut dire en grec, général en chef), la Sainte-Vierge est la première dame patronnesse, la protectrice ; Nicolas est surtout le dieu de la fertilité du sol, Pantélémon est une sorte de médecin, Georges le Victorieux, un guerrier divin, etc... Aux saints les plus considérables, on voue le plus de respect : on leur offre les meilleures couronnes, sacrifices, etc... La lutte des classes a pris en Russie plus d'une fois les formes religieuses (le raskol, les sectes de chtoundistes, de khlystes, de molokans, etc ... ). Mais ce n'est pas ici la place d'en parler en détail ; ajoutons seulement pour conclure que les noms russes qu'on donne à la divinité montrent clairement l'origine de cette aimable idée de Dieu : Gospode veut dire maître (« et nous sommes tes esclaves »). Le mot « Bog » (Dieu), est de même origine que « bogaty » (riche), et ce sont tous les surnoms d'un monarque féodal et nobiliaire céleste, qui regarde le peuple comme des esclaves. Ce n'est pas pour rien que « l'orthodoxie» plaisait tellement à « l'autocratie ».

La religion est une superstructure qui ne consiste pas seulement eu un système d'idées accordées ensemble ; elle a aussi une organisation appropriée d'hommes (organisation ecclésiastique, suivant l'expression courante), ainsi qu'un système de règles et de façons d'adorer la divinité - (telles les messes, la liturgie, les vêpres avec leurs rites, leurs cérémonies, leurs formules magiques et autres sorcelleries, ce qu'on appelle le culte).

Ici aussi, nous apercevons que ce côté de la superstructure religieuse est lié à la vie sociale, en est inséparable... « À chaque époque, l'Église reproduit et répète dans son milieu la société contemporaine et ses traits économiques et culturaux, L'ordre ecclésiastique était aristocratique et féodal à l'époque de la domination des seigneurs ; au temps du développement des villes, c'étaient les éléments démocratiques et les formes de l'économie, basée sur l'emploi de l'argent qui y prédominaient, etc... » (Wipper : Quelques observations sur la théorie de la connaissance historique). Le clergé primitif en tant que profession, était composé de sorciers, de médecins, de visionnaires, de prophètes, de devins, etc.... qui, d'après E. Meyer, constituaient la première classe connue. En général, la caste dirigeante des prêtres est une partie de la classe dominante ; ces prêtres se divisent entre eux le travail ; les uns deviennent chefs militaires, d'autres prêtres, d'autres encore législateurs, etc... Rien d'étonnant à ce que l'Église « reproduise ainsi et répète la société qui lui est contemporaine ».

L'Église dominante représente une organisation économique, dont les rapports constituent une partie des rapports économiques de la société entière. Ainsi, par exemple, nous savons, d'après le recueil de lois du roi babylonien Hammourabi, que le temple du dieu Schamasch « faisait des opérations financières, en prélevant la plupart du temps 20% ; sur les prêts de blé, le pourcentage s'élevait jusqu'à 33 1/3 % et parfois même jusqu'à 40 % (Tourayeff l.c.). L'Église catholique romaine était au moyen âge un véritable royaume féodal avec une économie immense prélevant ses impôts (« la dîme ») et possédant son appareil administratif. On sait aussi quel rôle ont joué en Russie les monastères et les couvents (« lavras ») qui avaient accumulé des richesses immenses (il est caractéristique que le bâtiment colossal de la bourse de Moscou appartenait à la Troïtze-Serguéyevskaïa Lavra). En jouant son rôle, qui consistait à calmer les masses, à les empêcher de porter atteinte à l'ordre existant, l'Église était et est encore une partie de cette machine d'exploitation conçue d'après les mêmes règles que la société exploitante elle-même, prise dans son ensemble.

Nous savons que la société, sauf à l'époque primitive de son développement, fut toujours une société de classes. Ses rapports de production impliquaient la domination d'un côté. la subordination de l'autre. Son régime politique reflétait et exprimait ces rapports. Sa religion les justifiait et réconciliait les masses avec eux. (Elle le faisait parfois très adroitement : rappelons-nous par exemple, la doctrine hindoue de la récompense, dont nous avons parlé plus haut)... Cependant, cette réconciliation ne réussissait pas toujours. C'est alors que les classes opprimées, qui pouvaient se débarrasser elles-mêmes des anciens liens religieux, fondaient leur propre religion, en opposition avec la religion, officielle : en face de la doctrine religieuse orthodoxe et légitime, apparaissaient les soi-disant « hérésies », en face de l'Église officielle se dressait une communauté religieuse populaire qui prenait parfois les formes d'une organisation illégale, ayant ses prêtres et ses prophètes, qui étaient en même temps ses chefs politiques.

Tout récemment encore une telle conception de la religion et de l'Église semblait tout à fait inadmissible, un véritable sacrilège. Cependant, à l'heure actuelle, les savants bourgeois, qui étudient spécialement cette question, arrivent bien malgré eux à cette conception. Voici à quel résultat aboutit, en ce qui concerne les religions asiatiques, un des meilleurs connaisseurs modernes de la religion. Max Weber : « Nous y observons, en général, l'existence simultanée de cultes, d'écoles, de sectes, d'ordres variés, propres au monde occidental ancien. Ces courants rivaux n'étaient nullement égaux aux yeux de la majorité des classes dominantes d'alors et parfois aussi du pouvoir politique. Il y avait des écoles orthodoxes et hétérodoxes et des sectes. Avant tout, et c'est ce qui nous importe le plus, elles différaient les unes des autres au point de vue social, d'une part... selon les couches dans lesquelles elles prenaient naissance et de l'autre, selon la forme de « salut » qu'elles promettaient aux couches différentes de leurs partisans. La première manifestation consistait en partie en ce que des sotériologies  [6] populaires s'opposaient à la classe sociale dominante qui niait catégoriquement toute foi dans le rachat : le type caractéristique en a été donné par la Chine. Il arrivait aussi parfois qu'aux couches sociales différentes correspondaient des espèces différentes de sotériologues » (Max Weber, l. c. Tome Il, 6e partie : Die asiafische Sekte und Heilondsreligiosität, (La religion des sectes et de salut en Asie, page 364). Un exemple de la lutte de classes poursuivie sous l'étendard religieux se présente dans la Réforme, cette première pression de plusieurs classes exercée sur l'État féodal et sur son représentant en Europe occidentale, l'Église catholique romaine. Ici, les princes ont marché d'accord avec le pape, et les petits propriétaires fonciers et la bourgeoisie avec les modérés à la tête desquels était, en Allemagne, Luther, le fondateur de l'Église protestante. Les artisans, les demi-prolétaires et en partie les paysans, suivaient les sectes extrémistes (telles que les anabaptistes ayant souvent des tendances communistes). La lutte religieuse, les mots d'ordre, les blocs de partisans d'un courant ou d'un autre, correspondaient exactement à la lutte, aux tendances et aux blocs de caractère politique et social.

Nous voyons ainsi que la superstructure religieuse est également déterminée par les conditions matérielles de l'existence humaine. Les conditions sociales, politiques et économiques du régime sont à la base de cette superstructure. Là-dessus se greffent d'autres idées, dont l'axe est constitué par la structure sociale transportée dans le monde invisible et considérée en outre au point de vue de classe. « L'esprit » apparaît ici aussi comme fonction de la « matière » sociale.

On pourrait opposer à cette conception une objection qui toucherait précisément le régime capitaliste. En effet, dans la société capitaliste, la religion continue à exister et elle a partout en Europe, la forme monothéiste. Pourtant, la société capitaliste connaît des formes différentes de domination bourgeoise dans le domaine politique (monarchie, république) et bien que les rapports de production soient construits sur le type « domination, soumission », ils n'ont cependant pas le caractère monarchique : certes, le capitaliste est roi de son usine, mais dans la société, la classe des capitalistes ne gouverne pas habituellement par l'intermédiaire d'une seule personne. Comment expliquer une telle « contradiction »  ? Toute notre théorie marxiste ne se brisera-t-elle pas sur la religion capitaliste ? Pas du tout. Au contraire, c'est seulement du point de vue marxiste qu'on peut comprendre les formes religieuses de la vie contemporaine.

Qu'est-ce qui « gouverne » les rapports économiques du capitalisme ? Dans la société féodale, comme nous le savons, c'étaient les rois et les princes, leurs vassaux ainsi que les fonctionnaires, qui dirigeaient l'économie mi-naturelle. Par contre, à l'époque capitaliste apparaît un régulateur nouveau, puissant, mais élémentaire et impersonnel. C'est le marché, avec tous ses caprices incompréhensibles, le marché qui élève les uns et brise la vie aux autres, qui joue avec les hommes comme une force aveugle (irrationnelle), incompréhensible, insaisissable. « Qu'est-ce que notre vie ? Un jeu. Aujourd'hui c'est moi et demain c'est toi. Que le « raté » pleure en maudissant son sort ».

C'est ce caractère de sort qu'a pris la divinité (déjà chez les Romains et chez les Grecs existaient, comme l'on sait, les « Parques », et la « Moïra », « l'Ananké », c'est-à-dire la « Nécessité », la « Fatalité », le « Destin », qui étaient au-dessus des dieux ; cette conception était liée au développement des rapports d'échanges et des guerres commerciales qui en découlaient et qui mettaient en jeu l'existence de la Grèce). Autrefois, les dieux (et le Dieu unique) n'étaient nullement des esprits sans corps. Ils aimaient à boire et à manger, à faire la cour aux femmes, même sous la forme d'une colombe, comme l'avait fait le soi-disant « Saint-Esprit »; (en Grèce, où florissait l'homosexualité, Zeus ayant pris l'aspect d'un aigle, fait l'amour avec un jeune garçon appelé Ganymède). Le développement économique qui a abouti à l'économie basée sur l'échange et détruit le régime politique féodal, a arraché aux dieux non seulement leurs plumes d'aigles et de colombes, mais encore la barbe et la moustache, ainsi que d'autres attributs de leur image ancienne. Aujourd'hui, un bourgeois pieux croit en Dieu comme en une force inconnue dont il dépend, mais qui n'a rien de commun avec l'homme : c'est un esprit divin et non pas une idole de sauvages. C'est ainsi qu'il y a dans l'économie du capitalisme d'un côté le rapport de domination à soumission, et d'un autre côté les rapports entre les liens organisés, grâce aux échanges. Le premier phénomène nous explique pourquoi la religion se conserve, le second, pourquoi les dieux arrivent à avoir un aspect aussi maigre et spiritualisé.

Il faut que nous nous rappelions toujours qu'il ne s'agit ici que des idées essentielles de la religion. Les idées moins importantes de deuxième ordre, doivent être expliquées chaque fois par les conditions particulières de l'évolution.

Comme conclusion de notre analyse de la religion, nous devons dire qu'une telle conception de la religion conduit directement le prolétariat à la nécessité d'une lutte active contre elle. Gorter, dans son livre sur le Matérialisme historique, non seulement s'éloigne du mat&